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 Le principe de responsabilité

Etre responsable, c’est répondre !

mercredi 26 septembre 2007

Étymologiquement, le mot dérive du latin "respondere" qui signifie : peser, mesurer, estimer, apprécier..., et aussi : répondre, garantir, être digne de... La notion de responsabilité est, par voie de conséquence, étroitement liée à celle du questionnement. Est responsable celui :
- auquel une question se pose,
- qui l’accepte
- qui est dans la capacité d’y répondre.

Responsabilité et questionnement

L’association, dans notre système culturel, de la notion de responsabilité à celle de faute et de réparation, remonte au mythe biblique de la Chute. Partout, à tout instant, l’homme, doué de pensée, est ou croit être confronté à un choix. Et, s’étant déterminé devant une situation donnée, il craint aussitôt de s’être trompé. De là, naissent le sentiment de culpabilité et la nostalgie [1]. La difficulté pour chacun est en effet de donner aux sollicitations qu’il reçoit du milieu, une réponse en adéquation avec celui-ci. L’instinct, qui permet à l’animal de trouver spontanément la réponse adéquate, est chez l’homme occulté par la faculté de différer sa réaction. Le délai que “s’autorise” ainsi l’être humain entre le stimulus et la réponse, transforme la réaction instinctive en réflexion, et le réflexe en une action dont il est possible d’évaluer la pertinence. Le mythe de l’expulsion du Jardin d’Eden, perte de l’innocence, et conscience de la finitude, c’est-à-dire de l’écoulement du temps, est la perte irréversible pour l’homme de toute possibilité de réaction instantanée aux stimuli de son environnement. Disposant d’un délai pour réagir aux agressions du milieu, l’être humain acquiert ni plus ni moins que la possibilité d’y donner une réponse inadéquate ; la possibilité de se tromper [2]. Pire ! il a la faculté de mesurer ensuite son erreur, d’en évaluer les conséquences, de porter un jugement. C’est, précisément, cette faculté de jugement qui détermine la responsabilité. Lorsque l’exercice en est trop douloureux, insupportable, le recours à un juge devient nécessaire. Selon le mythe, c’est un dieu-juge qui prononce la sentence. Et celle-ci est sans appel ! [3] On comprend que la mémoire collective ait pu conserver de cette évolution une image plutôt négative, une impression de chute...

L’article 64 du Code pénal de 1810 énonçait : « Il n’y a ni crime ni délit si le sujet était en état de démence au moment des faits ou lorsque le sujet est contraint par une force à laquelle il n’a pu résister ». Le terme de démence, jugé obsolète et inadapté, a disparu dans la réforme de 1992 : l’article 122-1 du Code pénal stipule désormais : « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte au moment des faits d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant “aboli” son discernement ou le contrôle de ses actes ». Cette question est depuis toujours au centre du débat judiciaire, au cœur de la justice. Elle est celle du "discernement". Or, qu’est-ce que le discernement ? A l’origine du mot se trouve l’idée de séparer, de distinguer. En faisant à nouveau appel à l’étymologie, on pourrait donc dire qu’il s’agit de l’aptitude à distinguer le bien du mal. Mais alors, qui peut s’en prévaloir ? Qui peut prétendre à la faculté d’apprécier ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, pour lui-même et a fortiori pour autrui ? On voit bien que si le recours à l’abolition du discernement plutôt qu’à la démence, représente un progrès, il manque encore au critère d’objectivité requis pour le jugement. La complexité du phénomène est immense ; tous les domaines de la pensée sont concernés ; selon Freud, il affecterait aussi l’inconscient [4]. Mais peut-on juger l’inconscient ? Peut-on donner raisonnablement une valeur à un acte qui n’a pas été "pensé" par son auteur ? Dans quelle mesure peut-on juger un homme qui n’a pas “agi” mais seulement “réagi” ? La vérité est que la source de la responsabilité ne peut être recherchée sur des principes de morale. La responsabilité est proportionnelle au questionnement.

Penser, c’est interroger.

Plus que l’inaptitude à répondre sur la question du bien et du mal, ce qui caractérise l’irresponsable est l’absence de tout questionnement. Le dément ne (se) pose pas, ou plus, de question. Souvent d’ailleurs, le questionnement a cessé parce que la douleur qu’il provoquait était insupportable. C’est alors le retour à l’innocence et à l’animalité instinctive. La question existentielle, vitale, a disparu... Dans le même ordre, la loi prévoit qu’il n’y a pas de “question”, que l’homme est en quelque sorte privé de la pensée et par voie de conséquence “irresponsable”, lorsqu’il est soumis à une force à laquelle, sans possibilité d’action, il ne peut que réagir instinctivement. Il en est ainsi des cas de “force majeure” (art. 122-2), de “l’erreur” (art. 122-3), de la contrainte sociétale : “légale” (art. 122-4), ou encore de l’agression violente et périlleuse (art. 122-5 ; 122-6 ; 122-7).

Intensité du questionnement et capacité à répondre

Le questionnement auquel est soumis l’homme jugé par le fait “responsable”, définit, de même que sa capacité à répondre, sa personnalité propre. Différente pour chaque individu, la frontière est subtile entre un questionnement parfois rudimentaire et/ou une aptitude à répondre qui peut être excessivement limitée. Le Code pénal évoque dans l’alinéa 2 de l’article 122-1, non plus “l’abolition” du discernement mais son “altération”. [5] L’exégèse du texte, à rapprocher de la première partie (art. 122-1, al. 1) permet de comprendre que l’objet en est tout autant le questionnement, que la capacité à y répondre, plus ou moins développés selon les individus. Si l’homme, excepté les cas de folie, ne peut échapper à la question, il dispose, tant pour “l’examiner” que pour “y répondre”, même en l’absence d’un trouble particulier, d’outils intellectuels et psychiques plus ou moins performants. C’est la pertinence et l’efficacité de ces outils qui doivent être évaluées pour juger les actes (i.e. l’action) d’un homme. Reprenant l’étymologie du mot responsabilité, il incombe à celui qui prétend juger de rechercher quels sont les moyens dont dispose l’accusé pour « peser, mesurer, estimer, apprécier... », le questionnement imposé par sa condition humaine. L’expérience montre malheureusement que dans la plupart des cas, ces moyens sont bien rudimentaires, l’homme bien démuni. La vérité est que l’homme est “nu” devant la question. [6] Et si, par impossible, il advenait d’ailleurs qu’un individu soit en possession des moyens psychiques et intellectuels lui permettant de répondre, d’être vraiment, totalement, responsable, s’imposerait pour le juger l’incontournable difficulté que repésente l’écart nécessaire entre la réalité (des actions humaines) et la représentation - quelle qu’elle soit - de la question conceptuelle. [7]

Le principe de responsabilité, qu’il s’agisse de se juger soi-même ou de juger l’autre, impose :
- de rechercher la question dans sa nature et dans l’intensité du questionnement ;
- de mesurer, évaluer, non pas l’acte lui-même qui constitue la réponse nécessairement imparfaite (écart de tolérance), mais le chemin qui a conduit à sa réalisation, le travail psychique par lequel la réaction animale, instinctive, a été transformée en action élaborée, bonne ou mauvaise, proprement humaine.

L’être auquel nulle question ne se pose est un innocent, un irresponsable.

L’homme auquel se pose, “s’impose”, la question, a le devoir d’en rechercher, avec les moyens dont il dispose, la réponse vitale, adéquate.

Notes

[1] Nostalgie, de “nostos”, le retour : la nostagie est la souffrance provoquée par le désir impossible de revenir en arrière, de retourner dans le passé.

[2] En hébreu, le verbe pécher traduit plus une idée d’erreur, de mauvaise direction, que de transgression de la loi religieuse

[3] "Car, le jour où tu en mangeras, tu mourras." Genèse, II, 17

[4] Lettre à Fliess : "On est responsable de son inconscient, nos actes inconscients, on est obligé d’en assumer la responsabilité"

[5] cf. art. 122-1, al. 2 : La personne qui était atteinte au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable

[6] Selon le mythe biblique, Adam répond à Dieu qui l’interpelle, quelque chose comme : « j’ai eu peur parce que j’étais nu ; je me suis caché... »

[7] L’écart nécessaire (inévitable) entre le dessin et sa réalisation est nommé : tolérance !




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